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Soirée 1 : Médicis

Le premier plan est aérien, on voit d’en haut des petits Playmobils qui s’agitent sous un arbre type acacia. Ils portent des chemises à carreaux, des jeans, des pulls, des salopettes. Leurs mouvements sont étrangement synchronisés, comme s’ils étaient dans un même état vibratoire : on comprend qu’ils sont à une fête. Le même plan, mais à hauteur du sol, plan large. On distingue un peu mieux leurs mouvements, ils dansent, même si c’est un peu schématique. Ce n’est pas le sol qui est noir, comme on le croyait sur le plan d’avant, tout est noir, ils sont tous contenus dans un petit espace entouré de rien du tout, aucune information sur ce qu’il y a autour d’eux. Nouveau cadrage, sur des gens coupés au niveau des genoux et des épaules, on voit leurs hanches, ils sont de dos. Au premier plan deux mains trinquent, choquent entre elles des bouteilles de bière de 25 cl, elles ont encore leurs capsules. L’une est verte, l‘autre bleutée, ce sont donc deux bières différentes. Les avant-bras sont rugueux, peut-être poilus, l’un porte une montre, l’autre un bracelet brésilien de hippie, ou de festival, à la limite. C’est un plan très court, c’est un détail de la scène générale qui a été dépeinte jusque-là. C’est un petit évènement qui se déroule en même temps que le reste. Maintenant la caméra est très près du sol. Le noir sidéral s’est transformé en gris piqueté d’étoiles, c’est un ciel de nuit. On est en plein air, sûrement pas en ville. Les danseurs sont en chemises, il fait bon. Je les ai chaussés de souliers plats adaptés à la campagne. Au sol, des braseros en verre sont disposés, et diffusent une lumière douce, à vrai dire ce sont des feux de camp. Des personnages bedonnants aux cheveux blancs dansent en compagnie de filles brunes, coiffées en queue-de-cheval, il y a foule. Leurs mouvements sont maladroits, à ce point que parfois leur hanche déborde du jean ou que leur main traverse leur avant-bras. On dirait que c’est la seule fois de l‘année où ces gens vont danser et pratiquer leur déhanchement gauche. Le tout est très énergique. Plan mystérieux. Sur une table en bois sombre, les bouteilles de bière se multiplient et semblent glisser toutes seules vers nous, pour s’offrir à nos mains assoiffées. En réalité elles ne glissent pas vraiment vers nous, c’est la table qui s’éloigne. Là encore, tout se déroule en même temps et non pas un évènement à la suite de l’autre. Pendant ce temps, une énorme pièce de viande tourne sur une broche. C’est le sanglier de base, celui d’Astérix. Mais maintenant que j’y pense c’était plutôt des jarrets ou quelque chose comme ça, je ne m’y connais pas très bien en grillades. La texture poulet rôti et la couleur indique une viande doucement grillée, peut-être des heures durant au-dessus des braises. Ça donne faim. C’est gratuit. On voit, en contre-plongée, l’une des bouteilles de bière dont le fond commence à se liquéfier et à fondre. Le verre devient liquide et tombe vers nous, la forme se perd. A présent c’est l’aube, le ciel tire sur le jaune et les danseurs se découpent en silhouettes sombres sur ces lueurs. On doit être quelques heures plus tard. Leurs mouvements sont toujours des danses mais leur équilibre est vacillant, ils sont proches de tomber. Les gestes des bras sont de plus en plus grandiloquents, ils se penchent d’avant en arrière et glissent sur le sol. Maintenant, ils sont tout à fait désynchronisés. Les plans deviennent plus courts, le soleil se lève, on voit trois bouteilles, décapsulées cette fois et vides, deux d’entre elles sont couchées : des cadavres de bouteilles. Ils fondent eux aussi, le verre est bleu, vert ou brun. Au dernier plan, tout a disparu même la gravité, on voit des bulles de liquide qui flottent en l’air, on y retrouve les mêmes couleurs que celles du verre fondu. Ce sont les bouteilles fusionnées. Elles se comportent comme dans une lampe à lave des années 80, les bulles fusionnent et se séparent, et convergent en flottant vers le centre de l’image, où elles se collent en une seule grosse masse de bouteilles fondues.

Soirée 2 : Paradise

Travelling d’ouverture, la caméra déboule à toute vitesse vers un appartement qui ressemble à une boîte flottant dans le noir sidéral. Intérieur et extérieur, les murs sont recouverts d’une moquette verte. L’une des faces est vitrée, indiquant un appartement de bon goût avec véranda sur l’extérieur. Des cigarettes rougeoient près de la vitre : c’est le coin fumeur, il doit y avoir un balcon. Déformés par la vitre, on entrevoit les danseurs dans l’appartement : jupes grises, chemises, pieds nus. Cheveux courts et blonds. Plan fixe sur le buste d’une dame maigre à cheveux gris, chemise rayée, yeux blancs et nez pointu, assez classe, donc. Sa tête et ses épaules marquent le rythme, d’avant en arrière, frénétique, elle sourit légèrement et regarde droit devant elle. C’est B. B., vue en contre plongée, lève lentement la jambe. Alors qu’on se demande encore ce qu’elle fait, la voilà montée sur la table à se déhancher sauvagement, environ 1 mètre au-dessus du sol ! Sa jupe grise est conçue pour qu’on ne voit rien en dessous, même dans ces circonstances. Elle est montée si haut que sa tête sort du cadre de l’image. Plan au ras du sol, des patates posées là se multiplient, personne ne le remarque. Cinq patates de divisent, pareilles aux cellules d’un embryon. Il y a maintenant un petit tas de pommes de terre posées sur la moquette. L’une tombe du ciel et signale une abondance absolue, on comprend que plus tôt dans la soirée le repas a été copieux. Retour au présent avec un plan court sur des mains qui dansent devant la vitre, les cigarettes toujours présentes sur le balcon : les fumeurs observent les danseurs. En contre-plongée encore, cette fois un personnage absolument charismatique, cheveux blanc de neige, smoking texture patates. Il se tient devant une platine à vinyles, sur laquelle un disque tourne : il est en train de jouer la musique de la soirée. Sa peau n’a pas un aspect de peau humaine mais plutôt de plastique noir, et soudain ses bras se multiplient pour passer de deux à six, comme un dieu indien. Ce n’est pas un humain banal c’est un DJ, le seul maître à bord concernant la musique. C’est M. M. prend une texture de peau normale et des vinyles viennent se ficher dans chacune de ses six mains, la soirée atteint son apogée musical. S., de dos, en costume de vernissage encore : chauve comme à son habitude, chapeau borsalino, costume argenté que j’ai extrapolé. Il ouvre les bras à A., minuscule blonde coupée au carré pour l’inviter à danser. Elle se rapproche de lui, leurs mains se collent. Les yeux d’A. sont deux globes oculaires qui flottent à quelques pas derrière elle, c’est une erreur de ma part. Ils entament un tango-valse, à deux, les autres personnages ont tous disparu de la pièce. La caméra tourne autour d’eux, tout le monde les regarde. Ils sont comme chez eux, pieds nus sur la moquette, et se tiennent très droit du dos et du cou, seules leurs jambes bougent, comme tous les gens qui dansent bien les danses de couple. Plan-rappel sur M., qui danse avec sa platine pendant ce temps. On rappelle qu’il est encore là. Le couple de tango danse et on aperçoit au sol le tas de pommes de terre, cela brouille les temporalités : a-t-on fini de manger ou pas ? A quel moment de la soirée se trouve-t-on ? L’apogée est juste le début. La caméra sort de la pièce et traverse la vitre, effet optique qui déforme l’intérieur de l’appartement. Plan au ras du sol qui est maintenant en pente : les pommes de terre sont là, une épaisse tranche de fromage leur tombe dessus et fond. Un travelling arrière rapide révèle que la tranche de fromage continue à fondre une dizaine de mètres en dessous du sol : on voit la boîte-appartement flotter dans le vide, et en dessous, une colonne de fromage qui descend comme un drapé, retenu par les patates. Impression gargantuesque. C’est la truffade de B. qui nous a régalés, une recette comtoise paraît-il. Toute en excès. Le sol est de plus en plus en pente, et J., M., M., B. et moi dansons en cercle. B. est toujours sur la table. Nous dansons vraiment n’importe comment. La caméra nous filme un à un, c’est le regard de la honte. Dans un coin de l’appartement, il y a une plante verte à quatre feuilles, dans un pot. Elle n’était pas dans la pièce aux plans précédents. La pièce disparait et seule reste la plante et le sol recouvert de fromage. Je suis seule avec T., et nous reproduisons en version amateur le fameux porté du film Dirty Dancing. L’espace se modifie : l’appartement est toujours là, et en dessous il y a l’étage inférieur, où nous sommes logés. Il se présente sous la forme d’une deuxième boîte plus petite, toujours tapissée de moquette verte, reliée à l’étage supérieur par un escalier à plateformes, légèrement en colimaçon. En plan large, on nous voit nous, étudiants, descendre cet escalier en sautillant et en dansant, et rejoindre notre chambre. Dans une pièce verte : on comprend grâce au plan précédent que c’est l’étage du bas, donc chez nous. M., J. et M. sont allongés au sol, M. face contre terre, il manque quelqu’un : en effet, moi j’ai carrément disparu du champ de la caméra. Un énorme cubi rectangulaire est posé là, avec une feuille de vigne imprimée dessus. C’est du vin. Par un robinet chromé, le cubi laisse échapper sans discontinuer des petits verres à pied gris qui tombent lentement vers le sol.

Soirée 3 : OTQ²

Entrée de la file des ouvriers, cinq à la queue leu leu, tous identiques. Ils entrent par le mur directement, ils n’ont pas besoin de porte, on voit de toute façon que le mur est fin comme une feuille de papier. Ils sont habillés de salopettes bleues, t-shirts blancs, chapeau peu ouvrier. Chaussures de sécurité. Ils bougent comme les méchants dans un jeu vidéo d’horreur, c’est à cause de la silhouette allongée et des mouvements synchronisés. Leurs jambes sont liées entre elles, elles se lèvent presque au niveau des hanches à chaque pas pour s’enfoncer ensuite dans le sol. Ils entrent dans La Chaufferie en file indienne. Plan fixe encore, cette fois les ouvriers avancent vers nous, ils ont des yeux étranges, bleus très clairs sans pupille, absorbés par leur tâche. Quand ils marchent, leur cou fait un mouvement d’arrière en avant comme des pigeons géants. Ils ont des visages jeunes, ce sont à la fois les ouvriers de l’usine et les étudiants. Leurs bras sont tendus, légèrement écartés de chaque côté du corps, dans une attitude très affairée. A présent un camion roule au milieu du vide, aucune information sur l’endroit, ce qui compte c’est le car. Ce pourrait être une fourgonnette de la poste, car elle est jaune, mais en réalité les pneus sont trop gros pour cela, c’est donc un car. Il effectue une sorte de tour de piste, en parallèle de ce qui se déroule à La Chaufferie, ses mouvements sont celui d’un circuit : il tourne à droite, à gauche, puis encore demi-tour pour revenir à son point de départ. Pendant ce temps, les ouvriers ont pris place à leurs postes de travail. Chacun surélevé sur un praticable jaune, de forme rectangulaire, ils disposent d’une table chacun, une petite table qui détermine un établi où travailler. On ne voit pas ce qu’ils produisent mais ils effectuent chacun un geste différent, ce qui suggère un travail en série, ou encore à la chaîne. L’un tape verticalement, l’autre lisse ou aplatit quelque chose, un autre tourne une manivelle invisible, un autre encore tasse. Un plan plus resserré montre l’un des ouvriers en particulier, qui entasse sur son établi de petites formes en plâtre, arrondies, toutes semblables. Hors des tables et des praticables, d’autres objets s’entassent, leur forme n’évoque rien de particulier, ce sont tous les mêmes mais déclinés en rose, blanc ou rouge. Ils sont jetés en tas les uns sur les autres. On comprend l’organisation du travail grâce à ce plan, l’ouvrier de tout à l’heure continue la production à son atelier tandis que son collègue passe tous les objets finis au runner, qui, les bras tendus, collecte le tas d’objets, puis tourne les talons pour les emporter ailleurs. Les mouvements sont effectués à un rythme soutenu, efficace. Grâce à cette production, des pièces de deux euros commencent à tomber du ciel. C’est peut-être juste un symbole, cette scène se déroule sur un fond noir absolu, rien ne dit que la richesse tombe réellement, elle n’est encore qu’un fantasme des travailleurs. Le car arrive à La Chaufferie en trombe, on le voit en contre-plongée tourner autour du bâtiment et s’arrêter devant la porte. Il apporte certainement des visiteurs. La Chaufferie est filmée sous un autre angle dans ce plan ce qui nous permet de voir l’étage et l’espace boutique avec ses étagères au mur. Dans le plan final, les ouvriers sont au complet sur leurs praticables, travaillant, et les pièces de monnaie tombent bel et bien du ciel désormais, ils sont arrosés d’argent, et finalement, lèvent le bras ensemble en signe de victoire !